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Coups de cœur

« Home » de Toni Morrison

« Home » de Toni Morrison

« Mais souvenez-vous, personne ne pouvait charger sa terre… »

Toni Morrison explore dans Home les blessures secrètes de la nation américaine. Elle met en lumière le péché originel de la ségrégation raciale et extériorise un instinct discriminatoire toujours feutré et replié sur sa propre ignorance. Les protagonistes du roman, Franck Money et Cee, sont frère et sœur et ont en partage une même expérience de l’exil et de la dépossession de soi. La scène inaugurale du récit, rapportée par le personnage de Franck, voit les deux enfants assister à la mise en terre, brutale, d’un homme vraisemblablement massacré, de toute évidence noir. Scène initiatique et fondatrice à la fois, vécue au plus près de cette terre dont le frère et la sœur seront chassés. L’un pour s’être engagé dans la guerre de Corée, l’autre pour avoir naïvement suivi un godelureau qui l’abandonnera en chemin.

La voix meurtrie de Franck alterne avec celle d’un narrateur anonyme et bienveillant qui nous relate l’enfance et le parcours chaotique de deux enfants, en exil sur leur propre terre. Franck s’évadera de l’hôpital dans lequel il semble avoir été relégué pour éviter de nuire à une société puritaine et groggy par ses préjugés. Il partira en quête de sa sœur, agonisante, victime des expérimentations macabres d’un médecin blanc, apprenti-sorcier gynécologue. Portrait des années 50 où le be-bop marquait, dans un rythme trépidant ininterrompu, la cassure de la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas à l’apogée d’un monde nouveau que Toni Morrison nous donne l’impression d’assister mais à l’approfondissement de fractures identitaires et idéologiques, partie intégrante de la fabrique d’un Nouveau Monde devenu aujourd’hui le nôtre.

Les enfants prodigues retrouveront en partie les leurs, en la ville de Lotus, dans l’état de Géorgie. Mais la malédiction, à la fois sociale et raciale, semble rendre caduque toute forme de rédemption. Derrière les vexations permanentes, l’auteur nous fait entendre, dans une langue incandescente, le chœur formé par un peuple longtemps banni et avili. « Je ne vais pas fuir la vérité uniquement parce qu’elle fait mal » avouera Cee à son frère et le récit éblouissant de Home accueille la vérité de l’Histoire dans la basse continue du plus émouvant des éloges funèbres.

Olivier Rachet

Home, Toni Morrison
Christian Bourgois éditeur, 2012

« Rue des Voleurs » de Mathias Enard

« Rue des Voleurs » de Mathias Enard

Parle-leur de révolutions, d’amour et de sang.

Tanger, détroit de Gibraltar. A la croisée des continents et des civilisations. Pour son dernier roman, Mathias Enard choisit cet entre-deux pour ancrer la trame d’un récit initiatique toujours avorté. Lakhdar est originaire de Tanger. Des tombeaux phéniciens, il rêve de l’Europe aux anciens parapets. Comme Candide est chassé du meilleur des mondes pour avoir embrassé mademoiselle Cunégonde, Lakhdar est renié par son père, l’ayant surpris, enlacé, avec sa cousine Meryem. Débute alors un long exil de son foyer natal qui le conduira dans les bas-fonds de Tanger puis dans ceux d’Algésiras et de Barcelone, en plein cœur de l’insurrection citoyenne des indignés. Les espaces que traverse Lakhdar sont à feu et à sang. Les soubresauts révolutionnaires de pays européens exsangues côtoient les élans libertaires de pays arabes où les aspirations démocratiques flirtent avec les paranoïas les plus liberticides.

Mathias Enard dépeint l’agonie incontrôlable d’un temps historique devenu planétaire. La mondialisation des échanges est un leurre et le réel contre lequel se cognent les rêves s’étreint brutalement. Aux promesses d’un monde meilleur se substitue la dérive d’une planète devenue folle. Lakhdar, fataliste et rêveur, rencontre des intégristes intégrés, une étudiante déboussolée  dont il tombe amoureux, des exploiteurs sans vergogne. Il retrouvera, pour le pire, son ami tangerois, Bassam, fantôme errant et loup solitaire qui l’entraînera dans le plus cruel des dilemmes. De Judit à Bassam, en passant par Cruz, croque-mort opportuniste tirant profit du commerce des cadavres ayant échoué sur un radeau de fortune, chaque personnage du roman évolue dans un univers sclérosé d’où l’on ne s’évade pas.

Plus proche du conte que de la chronique de tragédies ordinaires, le roman frappe par le diagnostic qu’il nous livre d’une uniformisation de la pulsion destructrice. Les hommes n’en finiront pas avec la violence mimétique des rapports de force, avec la peste de la domination et d’un esprit de vengeance qui rassemble pêle-mêle les indignés espagnols, les révolutionnaires maghrébins, égyptiens, libyens ou syriens, ainsi que les plus effrayants des extrémistes islamistes. Face à une volonté de puissance devenue exponentielle, les livres et la prison dorée dans laquelle ils permettent encore de se réfugier, sont un moindre recours. Porte ouverte pour fuir la misère du monde. Du grand explorateur musulman Ibn Batouta à Casanova dont la présence se dissémine tout au long du récit, s’affirme la possibilité ténue d’accéder, par la fugue en avant, au royaume apaisé de l’exil intérieur. C’est en se débarrassant des oripeaux identitaires, nationalistes ou religieux, que Lakhdar retrouve la beauté de son paradis intérieur, qui se confond avec l’imagination, socle de toute lecture.

Olivier Rachet

Rue des Voleurs, Mathias Enard
Editions Actes Sud, 2012

« À nous deux, Paris ! » de Benoît Duteurtre

« À nous deux, Paris ! » de Benoît Duteurtre

Chronique de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations.

Habile chroniqueur de la vie parisienne et observateur aguerri de l’uniformisation qui métamorphose la société française, Benoît Duteurtre met en scène, dans son dernier roman, un jeune homme lui ressemblant comme deux gouttes d’eau, Jérôme Demortelle. A l’instar de Rastignac venu à Paris faire fortune, le protagoniste quitte Dieppe, sa ville natale puis, Rouen, où s’éteignent à petit feu ses espoirs d’adolescent. Poursuivre des études d’histoire de l’art, à l’orée des années 80, quand on est passionné de musique et sensible à l’émergence de courants contestataires et créatifs tels que le punk et la new-wave britanniques, n’est pas une mince affaire. Très vite, Jérôme va devenir un noctambule invétéré. Comme l’opéra et les salons aristocratiques représentaient pour le héros balzacien le sésame lui ouvrant les portes de la conquête sociale, les Bains-Douches et autres lieux interlopes d’un Paris désormais muséifié vont être les temples dans lesquels le jeune adolescent va s’initier aux frasques étincelantes de sa génération.

Paris a été une fête, nous contait Hemingway. Paris reste une fête intime pour celui qui sait encore déambuler. Le narrateur hésite d’ailleurs à conclure un roman haut en couleurs qui peint à la fois les dérives schizophréniques des papillons de nuit et les bassesses familiales de ceux qui ironisent toujours à propos des ambitieux, paralysés qu’ils sont par une vie étriquée et normative. Il y a du Rimbaud chez ce mélomane qui finira par devenir écrivain. Vrai, les aubes sont navrantes mais les torpeurs toujours enivrantes. Paris est bel et bien fossilisée dans la mythologie de ses années folles du début et de la fin du vingtième siècle, tout comme Athènes reste marquée par le siècle de Périclès et Florence par la Renaissance des couleurs et des formes. Les illusions se perdent moins qu’elles ne s’écoulent lentement pour finir dans la flaque d’eau morte des souvenirs. À nous deux, Paris ! est bien plus qu’un simple roman d’initiation teinté de mélancolie, il nous parle aussi avec lucidité de notre anxiété contemporaine ayant anéanti toute entreprise de révolte intime et de défi lancé au monde.

Olivier Rachet

À nous deux, Paris !, Benoît Duteurtre
Editions Fayard, 2012

« Le sens du calme » de Yannick Haenel

« Le sens du calme » de Yannick Haenel

Au cœur étincelant des ténèbres.

Publié dans la collection « Traits et Portraits » dirigée par Colette Fellous, au Mercure de France, le dernier roman de Yannick Haenel, Le sens du calme, se range d’entrée de jeu sous les auspices du récit initiatique. A la recherche des moments fondateurs de son rapport poétique à l’existence, l’auteur reconstruit sa vocation d’écrivain en la plaçant en marge de toute sociabilité. De Nuit et Brouillard projeté à l’école et l’ayant confronté au bord volcanique de sa première page blanche à l’anecdote du Christ trouvé dans une poubelle jusqu’aux vertiges éthyliques d’un pensionnaire à la Villa Médicis, Haenel ébauche un autoportrait de l’artiste en anti-héros mystique cherchant moins à conquérir un absolu qu’à se soustraire à l’emprise criminelle que revêt toute forme de communauté.

Le récit de Flaubert consacré à la Légende de saint Julien l’Hospitalier constitue l’un des fils conducteurs de ce récit irradiant. La malédiction qui pèse sur le destin « constellé d’annonces » de celui qui accomplira la sombre prédiction du parricide et du matricide n’a d’égale que la sacralité de celui qui, devenu insacrifiable, accueillera sur sa bouche le baiser du lépreux. Là où est le plus grand danger, où le néant procède pour rien à des hécatombes ininterrompues - vierges sacrifiées à la fureur monstrueuse du Minotaure - croît aussi ce qui sauve du labyrinthe dont Haenel nous rappelle qu’il n’existe que pour cesser de croire aux murs.
« L’obstacle n’est qu’un détour. »

Au fil d’Ariane se substituent dès lors les cheveux tressés de Vénus, le buisson ardent du désir, les langues de feu incandescentes de l’acheminement en soi du langage. Une transsubstantiation où le sang de l’âme est à l’unisson de l’encre de l’esprit. Comme dans ce tableau de Cagnacci, Madeleine évanouie, où l’on voit la sainte tenir entre ses jambes le crâne d’un mort, la tête en liberté de l’écrivain jouit de l’afflux en lui du désir qui vainc l’impossible. L’amour seul - mesure parfaite et réinventée - peut regarder la mort en face. Yannick Haenel, on le sait, est entré en écriture comme on entre dans les ordres, c’est-à-dire au bordel, au désordre que sont nos désirs. A l’instar de Dante accompagné de Virgile, on traverse ici les marges de l’écriture et les cercles de l’enfer en compagnie de Bataille ou d’Artaud, de Rimbaud ou de Lautréamont. Le sens du calme est aussi un hymne à la paternité poétique.

Olivier Rachet

Le sens du calme, Yannick Haenel
Mercure de France, 2011

Page 6/18
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EN VITRINE

"Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?" de Raphaëlle Branche

"Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?" de Raphaëlle Branche

De 1954 à 1962, plus d’un million et demi de jeunes Français sont partis faire leur service militaire en Algérie. Mais ils ont été plongés dans une guerre qui ne disait pas son nom. Depuis lors, les anciens d’Algérie sont réputés n’avoir pas parlé de leur expérience au sein de leur famille. Le silence continuerait à hanter ces hommes et leurs proches. En historienne, Raphaëlle Branche a voulu mettre cette vision à l’épreuve des décennies écoulées depuis le conflit.
Fondé sur une vaste collecte de témoignages et sur des sources inédites, ce livre remonte d’abord à la guerre elle-même : ces jeunes ont-ils pu dire à leur famille ce qu’ils vivaient en Algérie ? Ce qui s’est noué alors, montre Raphaëlle Branche, conditionne largement ce qui sera transmis plus tard. Son enquête suit ensuite les métamorphoses des silences et des récits jusqu’à nos jours. Elle pointe l’importance des bouleversements qu’a connus la société française et leurs effets sur ce qui pouvait être dit, entendu et demandé dans les familles à propos de la guerre d’Algérie. Elle éclaire en particulier pourquoi, six décennies après la fin du conflit, beaucoup d’enfants ont toujours la conviction qu’existe chez leur père une zone sensible à ne pas toucher.
(éditions La Découverte, 09/2020)

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