IDÉES CADEAUX

Les rubriques

Nouveaux articles

Chroniques

Coups de cœur

« Syngué Sabour / Pierre de patience » de Atiq Rahimi

« Syngué Sabour / Pierre de patience »  de Atiq Rahimi

Le corps est notre révélation.

En Afghanistan ou ailleurs, une femme veille son mari, à l'article de la mort. Après avoir longuement combattu pour son pays, l'homme a été la victime d'une querelle absurde entre membres d'un même clan. Egrenant un chapelet et déclinant les quatre vingt dix neufs noms d'Allah, la femme adresse à son époux la somme de ses souffrances et de ses malheurs. Ces litanies sont ponctuées par les rituels de la prière ou de la visite quotidienne du mollah mais aussi par les éclats d'obus et les hallucinations apeurées de la voisine qui voit sa demeure réduite en cendres.

La femme souffre d'avoir été mariée de force à un héros dont elle n'a connu, trois ans durant, que le portrait ricanant ornant toujours les murs de la maison du pater familias. A cela s'ajoutent la honte d'avoir été soupçonnée de stérilité et la douleur d'être une femme dans un pays musulman radical. A la récitation psalmodiée du Livre saint s'opposent alors les aveux troublants de celle qui a su tout autant tromper la vigilance de son époux que rester fidèle à l'une de ses tantes répudiée jadis pour n'avoir pas su donner d'enfant mâle à sa famille.

Loin de ne constituer que le témoignage d'une malédiction sexuelle, Syngué Sabour, Pierre de patience est aussi le récit d'une révélation. Le monde appartient aux femmes, c'est-à-dire à la mort, disait-on, au sang, aux menstruations, à l'impureté faite corps, ajoute l'auteur afghan écrivant désormais en français. Au viol ritualisé que constitue le mariage forcé, la protagoniste opposera alors un viol consenti, sacrificiel, librement vécu dans sa beauté tragiquement expiatoire. En un geste d'une poétique terreur, une femme incarnée rachète l'asservissement misérable dans lequel reste encore plongée une part non négligeable de l'humanité. Hommes, encore un effort pour atteindre à la dignité de vos femmes, à moins que ceux qui ne savent toujours pas faire l'amour continuent de se faire la guerre ?

Olivier Rachet

Syngué Sabour / Pierre de patience, Atiq Rahimi
P.0.L, Prix Goncourt 2008

« Le Marché des amants » de Christine Angot

« Le Marché des amants » de Christine Angot

L'amour, l'exil.

Le Marché des amants explore les territoires délaissés du sentiment amoureux et dessine les figures de l'exil de soi, expérience contemporaine si peu radiographiée. A Brives, loin de son milieu parisien étriqué dont les jugements sont toujours péremptoires, la narratrice rencontre Bruno, alias Doc Gynéco. Ils se voient, s'aiment, se revoient, confrontent leur univers respectif et se retrouvent à la périphérie de l'image de soi qu'ils renvoient à leurs proches, parents ou amis. Lui, un chanteur populaire de rap, souvent raillé, investit l'appartement de l'auteur et bouscule le prêt-à-penser d'une rive gauche parisienne sûre de son droit inaliénable de jugement. Elle, une écrivaine rangée et solitaire, devenant tout à la fois égérie iconoclaste et figure de proue d'un homme en mal de sentimentalité fixe.

Loin des clichés people avec lesquels jouent cependant les protagonistes et des préjugés prétendant qu'au marché des amants, un noir vaut moins bien qu'un blanc, Christine Angot dresse la chronologie pointilleuse d'une histoire rythmée par les attentes et les étreintes, les silences et les sons que produisent les mots et les notes jetés en vrac sur le papier. Le phrasé du rappeur rejoint alors dans sa naïveté la mélodie solipsiste de l'auteur. Les mots d'amour peinent souvent à émerger mais lorsqu'ils se disent, ils se disent une seule fois. Le mal d'aimer n'épargne aucun personnage de ce roman où le sentiment règne en maître du jeu par son absence et sa difficulté même d'énonciation : ni Marc, ce père de famille satisfait de son bonheur familial qui harcèle la narratrice avec la tendresse puérile d'un adolescent attardé, ni Jocelyn, un ami de coeur de Bruno en quête éperdue d'un idéal qu'il sait désuet.

L'histoire qui nous est ainsi livrée, dans son urgence que n'épargne pas une certaine forme de monotonie spleenétique, est celle d'une déterritorialisation du moi amoureux. Celui qui aime, nous dit l'auteur, échappe toujours à ses angoisses, se déprend de son milieu toujours en soi sclérosant et découvre en l'autre une salutaire énigme. Si l'auteur radiographie un monde si lointain et si proche, dans lequel l'amour et l'offrande se sont égarés, elle ouvre aussi le chemin possible d'une réconciliation de notre civilisation - figée par le culte suprême du bonheur immédiat - avec ce je ne sais quoi qui fait encore vibrer les étoiles et chanter les oiseaux.

Olivier Rachet

Le Marché des amants, Christine Angot
Seuil, 2008

« Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller » de Boualem Sansal

« Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller » de Boualem Sansal

D'une guerre l'autre ou des vertus de l'analogie.

25 avril 1994, Rachel Schiller apprend que ses parents ont été assassinés dans leur village de Aïn Deb, non loin de Sétif. Parti se recueillir sur leur tombe, le fils prodigue découvrira le passé nazi de son père, devenu, après la capitulation allemande, membre actif de la libération nationale de l'Algérie. Celui-ci entreprendra alors un long calvaire, impossible devoir de mémoire expiatoire, dont témoignent les pages d'un journal que son frère, Malrich, vivant en banlieue parisienne, dans un territoire dit sensible, lira avec stupeur et se chargera de publier. Le roman de Boualem Sansal alterne les pages extraites des deux journaux intimes des frères Schiller et télescope les temporalités, non sans susciter effroi et interrogation. Au coeur de cette investigation familiale censée éclairer le destin d'un père, scientifique émérite ayant travaillé à l'entreprise d'extermination nazie mais aussi libéré un pays de la domination coloniale française, se trouve l'expérience traumatique de la Shoah dont l'auteur, sous l'égide de Primo Lévi, affirme de nouveau le caractère irréversiblement inhumain. Sommes-nous responsables des crimes et des erreurs commis par nos pères ? Non mais nous nous devons encore à la mémoire de ceux qui furent victimes d'un génocide qui continue d'affecter l'humanité toute entière. Au-delà de la portée métaphysique de ce crime inexpugnable se profile une approche historique des mouvements de rébellion nationalistes ayant succédé au nazisme. Boualem Sansal met ainsi en évidence le fait que le fascisme nazi-stalinien s'est perpétué en un faisceau de mouvements nationalistes épars luttant pour leur indépendance nationale ou, depuis les années 80, en une Internationale fascislamiste gangrenant les cités populaires occidentales laissées à l'abandon par une République confondant trop souvent repentance et devoir de mémoire, expiation et justice. En matière commémorative, n'en déplaise à nos élites, nous assistons d'ailleurs aussi à une véritable montée aux extrêmes.
Si la rationalisation économique des moyens de production et des échanges placée sous l'emprise totalitaire de la technique et de la marchandise est la continuation de la planification par les nazis de la gestion concentrée du Lager, si la ghettoïsation de quartiers populaires de plus en plus asservis à la loi du talion des islamistes prêchant dans le désert laissé vacant par la virtualité des moyens de communication modernes n'est pas sans rappeler la stigmatisation du juif, du tzigane, de l'homosexuel ou plus simplement aujourd'hui de l'artiste, alors, amis lecteurs, plongez dans le journal des frères Schiller et ne restez plus indifférents au monde qui vous entoure !

Olivier Rachet


Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller, Boualem Sansal
Gallimard, 2008

« J'ai épousé un casque bleu » de David di Nota

« J'ai épousé un casque bleu » de David di Nota

2007, le narrateur se rend en compagnie de son père, commandant au deuxième régiment de commandement et de soutien, sur les lieux du crime, en Bosnie-Herzégovine. Là où mue par ce que Kant appelle une Idée régulatrice, idée morale relevant exclusiment de la Raison et qu'aucune expérience ne vient contredire, l'Europe bien-pensante, sous l'égide de l'ONU, laissa se dérouler sur son continent l'un des derniers génocides du vingtième siècle.

Face à des généraux serbes pour lesquels la partition de l'ex-Yougoslavie constitua une véritable aubaine d'asseoir leur puissance militaire et d'exercer l'art séculaire de la guerre, les Casques Bleus brillent par leur ridicule et leur puissance moralisante. Ce n'est pas d'impuissance de l'ONU dont il nous faut parler face à une tragédie sanglante mais bel et bien de la puissance moralisatrice d'une opinion publique mondiale régie par des idéaux grotesques tels que le maintien de la paix ou le soutien apportés aux déplacés. David di Nota revient avec force sur la prise d'otages par le général Mladic d'une centaine de casques Bleus censée prévenir les frappes de l'OTAN, acte militaire grâce auquel le génocide de milliers de musulmans bosniaques put avoir lieu.

Oui, l'histoire est une comédie pleine de bruit et de fureur mais après le fascisme nazi-stalinien, il était grand temps de fustiger la pensée totalitaire qui hante depuis la chute du mur de Berlin les plus grandes chancelleries de ce monde : celle qui sous couvert de protéger les faibles autorise les plus forts à perpétrer, sous nos yeux aveuglés, les pires massacres. La question n'était pas de savoir s'il fallait risquer sa vie pour sauver la Bosnie mais pourquoi la France a-t-elle imposé, à l'époque, un embargo sur les armes qui lui déniait le droit à l'autodéfense.

« Je ne vois pas ce qu'il y a de fascinant dans le Mal, c'est plutôt le Bien qui est effrayant. Nettoyer un village en crucifiant tout ce qui bouge peut choquer la raison, mais ce qui dépasse l'entendement, c'est l'ingénuité avec laquelle nous avons redécouvert cette vérité de base. S'il s'agit d'une ingénuité feinte, alors notre perversité n'est pas moindre que celle de Mladic, mais si elle est réelle, alors notre inculture face à la guerre est devenue proprement abyssale. »

Olivier Rachet

J'ai épousé un Casque bleu, David di Nota
L'Infini-Gallimard

Page 8/18
8

EN VITRINE

Le temps interrompu

Le temps interrompu

L’expérience des limites est au cœur de toute littérature digne de ce nom. Il est vain de se demander si l’ouvrage que compose Philippe Lançon, journaliste à Libération et Charlie Hebdo, l’un des rares survivants des attentats ayant décimé la rédaction du journal satirique le 7 janvier 2015, relève plutôt du témoignage ou du récit autobiographique. (...) (Le lambeau de Philippe Lançon, Gallimard 04/2018)

Lettre d'infos

Régulièrement, la lettre d'informations dresse un panorama des activités de la librairie et des nouveautés.

La librairie

Librairie française
Patrick Suel
Linienstrasse 141
10115 Berlin-Mitte

Près de l'Oranienburger Str.
tel +49 (0)30. 280 999 05
fax +49 (0)30. 280 999 06
Email info@zadigbuchhandlung.de

Le lundi de 14 à 19 heures,
du mardi au vendredi de 11 à 19 heures
et le samedi de 11 à 18 heures

Zadig

ALBUMS PHOTO

Leïla Slimani et Olivier Guez invités par ZADIG le 31 mars 2015France invitée d'honneur à la Foire du livre de Francfort 2017Une lecture-présentation de Ken Bugul« Le Messager de Hesse », une relecture de Georg Büchner« Les Mystères de la gauche » par Jean-Claude Michéa« L’Art presque perdu de ne rien faire » de Dany LaferrièreRUE DES LIGNES 2013« Verre Cassé » de Alain Mabanckou« Où va Berlin ? » / Partie 2« Où va Berlin ? » / Partie 1Le Livre des NuagesOù sont passées les filles ?Brassens libertaire« Retour à l’envoyeur »Alain FreudigerAfter VIVE LA BOURGEOISIE! le 15 juillet 2006Une lecture de « Brassens. Le regard de Gibraltar » de et par Jacques Vassal le vendredi 15 septembre 2006Jean-Charles Massera