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« Entre amis » de Amos Oz

« Entre amis » de Amos Oz

Un monde noyé d’ombre

Nous sommes quelques années après la guerre d’Indépendance israélienne. Ben Gourion est au pouvoir. Des rescapés de la Shoah tentent de fonder une communauté, au sein d’un kibboutz. Cette société utopique dans laquelle l’idéologie marxiste semble avoir supplanté la lecture du Talmud est traversée par des questions collectives et par des élans individuels qui voient les maris quitter leur épouse ou les enfants rêver de solitude ou d’émancipation. Faut-il que les familles élèvent seules leurs enfants ou doivent-ils être à la charge de la collectivité ? Doit-on se plier aux règles du groupe, au devoir militaire et sacrifier ses plus belles années ?

A travers des destins individuels qui peinent à s’affranchir du lien social et de l’impératif nationaliste, Amos Oz nous raconte les peines et les déceptions d’êtres confrontés à un même sentiment de l’irréparable. Du jardinier Tsvi Provizor qui porte toute la misère du monde sur ses épaules à l’électricien Nahum Asherov dont la fille s’est installée avec son ancien professeur d’histoire, au fils de Henia Kalish méditant sur les ruines de Deir Ajloun, un village arabe détruit par l’armée israélienne, en passant par le jardinier Martin Vandenberg dont le rêve d’apprendre à la communauté l’espéranto afin de s’affranchir de la tutelle des nations et de l’Etat toujours oppresseur se verra anéanti ; tous les personnages de ces huit nouvelles bouleversantes sont les témoins d’un monde naissant toujours menacé de s’éteindre.

A l’image de Yotam contemplant dans le village de Deir Ajloun « un puits au milieu des décombres », l’auteur jette un regard interrogateur sur les décombres autour desquelles l’Histoire d’un peuple, d’une nation mais aussi l’histoire propre à chaque individu se construisent. Le motif des échecs qui revient comme un leitmotiv dans ces récits est néanmoins dépassé par la force irrésistible du désir. Nombreux sont les personnages échappant à l’emprise du groupe par un sens tout aussi irréparable de l’amour ou de la simple amitié. « Vaincre l’amour ? » ironise le narrateur à propos du père d’Edna dont la fille est partie s’installer avec son professeur, n’y songez pas !

Olivier Rachet

Entre amis, Amos Oz traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen
Gallimard, 2013

« Tout autre. Une confession » de François Meyronnis

« Tout autre. Une confession » de François Meyronnis

L’exception Meyronnis

Cela débute comme un récit d'enfant rebelle ayant eu raison de tous ses dédains puisqu'à l'image de Rimbaud mais aussi de Lautréamont, il s'évade. Affranchissement des codes, franchissement des lignes, avènement à la parole en tant que parole, l'autoportrait que nous livre François Meyronnis dans Tout autre est celui d'un paria ayant réussi à déserter les impératifs catégoriques des familles et des sociétés. Paradoxe ultime de celui qui revendique son appartenance au groupe de ceux qui refusent le commun, le social, l'individu aplani par les idéaux universalistes et égalitaristes des Lumières. François Meyronnis est un autre, tous les autres et se retrouve tout autant dans cette lignée familiale qui le rattache à un prince toscan du XIII e siècle qui aurait commis le sacrilège d'assassiner un prêtre, à ce rebelle corse de la Renaissance, Ferrante della Muracciole, que dans les légendes du peuple Dogon ayant érigé la figure du Renard pâle en mythe des origines de l'écriture.

L'unicité du soi est un leurre qui nie l'absolue singularité des expériences à travers lesquelles on arrive à se dessaisir de l'empire du moi, de la gangue étouffante qui nous assigne à l'identité du même. A l'image des mystiques touchant le puits sans fond du réel, Meyronnis trouve en l'écriture le remède, le pharmakon cher à Derrida, lui permettant de dépasser les limites de sa condition de vivant. Aux mortels qui s'engluent dans le brouillard d'une existence devenue aujourd'hui interchangeable, réduite à une pulsion comptable mortifère, l'auteur oppose la malédiction de celui qui, chamane, sorcier, peintre ou poète, fut élu afin d'embraser à travers les noms l'avilissement de toute langue réduite à la simple tâche de communiquer et de rassembler. A l'instar de Basquiat enjambant son propre squelette pour étreindre en lui la violence du réel contre lequel on se cogne, l'écrivain est celui qui "met la parole en état d'émulsion."

Tout autre se présente ainsi à nous comme le récit d'une scission à l'intérieur de soi mais tout aussi bien à l'intérieur de la République des Lettres elle-même qu'en compagnie de son acolyte, Yannick Haenel, François Meyronnis déserte depuis une quinzaine d'années. Première esquisse d'une histoire de la revue Ligne de risque qui reste encore à écrire, cette confession situe l'entreprise de leurs auteurs en marge de la production naturaliste qui leur est contemporaine et dont Michel Houellebecq, l'homme à la parka, constitue le fer de lance. En s'offrant comme un dialogue intertextuel ininterrompu avec tous les saints ressuscitables à souhait des anciens temps, des taoïstes aux prêtres védiques en passant par les talmudistes mais aussi par Rilke, Heidegger ou Jean Genet, l'oeuvre à la fois singulière et chorale de Meyronnis dont Prélude à la délivrance écrit en collaboration avec Haenel fut l'un des points d'orgue, constitue une exception de ce que la littérature française a pu produire de plus flamboyant depuis Bossuet. Ce qui est grand se tient dans la tempête.

Olivier Rachet

Tout autre. Une confession, François Meyronnis
Gallimard, 2012

« L’herbe des nuits » de Patrick Modiano

« L’herbe des nuits » de Patrick Modiano

Les brèches du temps

« Pourtant je n’ai pas rêvé. » C’est par cette phrase que débute le dernier roman de Patrick Modiano qui tente une échappée par les brèches du temps. En plein cœur du 21e siècle, un narrateur se souvient des figures interlopes de sa jeunesse perdue. D’une certaine Dannie avec laquelle il entretint une liaison, dont les différents noms d’emprunts rendent insaisissable une identité somme toute secondaire ; car, à l’image d’un auteur au pedigree incertain, les êtres fantomatiques qui évoluent dans les romans de Modiano hantent toujours différentes temporalités autant irréconciliables qu’en imbrication permanente. Ces jeunes gens-là fréquentaient un hôtel de Montparnasse où avaient l’habitude de se retrouver d’autres figures essentiellement masculines qui avaient pour attache commune le Maroc. L’un d’eux, Ghali Aghamouri, semble même avoir travaillé pour les services spéciaux de la sécurité marocaine. Tous ont trempé dans « une sale affaire » qui rappelle le meurtre, toujours non élucidé à ce jour, de l’opposant Mehdi Ben Barka, disparu en 1965.

Sous les allures d’un roman policier cherchant à éclairer l’énigme des êtres que le narrateur adolescent a côtoyés, L’herbe des nuits est un roman métaphysique sur la percée du Temps. Le Paris toujours plus ou moins interlope que décrit Modiano est en perpétuelle voie de disparition. Des immeubles ou des tours remplacent des ruelles oubliées dans une pénombre toujours fuyante. À l’image de nos rencontres et de nos amours, les lieux nous échappent en permanence et reviennent hanter nos nuits telles de mauvaises herbes aussi envahissantes que rafraîchissantes. Le souvenir n’a chez Patrick Modiano rien de nostalgique. Il ne fait que réfracter l’incessante métamorphose du Temps lui-même qui donne toute sa raison d’être au récit. Magistral !

Olivier Rachet

L’herbe des nuits, Patrick Modiano
Gallimard, 2012

« Home » de Toni Morrison

« Home » de Toni Morrison

« Mais souvenez-vous, personne ne pouvait charger sa terre… »

Toni Morrison explore dans Home les blessures secrètes de la nation américaine. Elle met en lumière le péché originel de la ségrégation raciale et extériorise un instinct discriminatoire toujours feutré et replié sur sa propre ignorance. Les protagonistes du roman, Franck Money et Cee, sont frère et sœur et ont en partage une même expérience de l’exil et de la dépossession de soi. La scène inaugurale du récit, rapportée par le personnage de Franck, voit les deux enfants assister à la mise en terre, brutale, d’un homme vraisemblablement massacré, de toute évidence noir. Scène initiatique et fondatrice à la fois, vécue au plus près de cette terre dont le frère et la sœur seront chassés. L’un pour s’être engagé dans la guerre de Corée, l’autre pour avoir naïvement suivi un godelureau qui l’abandonnera en chemin.

La voix meurtrie de Franck alterne avec celle d’un narrateur anonyme et bienveillant qui nous relate l’enfance et le parcours chaotique de deux enfants, en exil sur leur propre terre. Franck s’évadera de l’hôpital dans lequel il semble avoir été relégué pour éviter de nuire à une société puritaine et groggy par ses préjugés. Il partira en quête de sa sœur, agonisante, victime des expérimentations macabres d’un médecin blanc, apprenti-sorcier gynécologue. Portrait des années 50 où le be-bop marquait, dans un rythme trépidant ininterrompu, la cassure de la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas à l’apogée d’un monde nouveau que Toni Morrison nous donne l’impression d’assister mais à l’approfondissement de fractures identitaires et idéologiques, partie intégrante de la fabrique d’un Nouveau Monde devenu aujourd’hui le nôtre.

Les enfants prodigues retrouveront en partie les leurs, en la ville de Lotus, dans l’état de Géorgie. Mais la malédiction, à la fois sociale et raciale, semble rendre caduque toute forme de rédemption. Derrière les vexations permanentes, l’auteur nous fait entendre, dans une langue incandescente, le chœur formé par un peuple longtemps banni et avili. « Je ne vais pas fuir la vérité uniquement parce qu’elle fait mal » avouera Cee à son frère et le récit éblouissant de Home accueille la vérité de l’Histoire dans la basse continue du plus émouvant des éloges funèbres.

Olivier Rachet

Home, Toni Morrison
Christian Bourgois éditeur, 2012

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EN VITRINE

"L’Arabe du futur 4 - Une jeunesse au Moyen-Orient (1987-1992)" de Riad Sattouf

"L’Arabe du futur 4 - Une jeunesse au Moyen-Orient (1987-1992)" de Riad Sattouf

Il revient le rieur satiriste Sattouf, hilarant comme Voltaire et Dubout et toujours publié chez Allary. Dans le premier tome (1978-1984), le petit Riad était ballotté entre la Libye de Kadhafi, la Bretagne de ses grands-parents et la Syrie de Hafez Al-Assad. Le deuxième tome (1984-1985) racontait sa première année d’école en Syrie. Le troisième tome (1985-1987) était celui de sa circoncision. Ce quatrième volume nous révèle un peu plus sur son père aujourd'hui décédé... (09/2108)

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