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« Tout autre. Une confession » de François Meyronnis

« Tout autre. Une confession » de François Meyronnis

L’exception Meyronnis

Cela débute comme un récit d'enfant rebelle ayant eu raison de tous ses dédains puisqu'à l'image de Rimbaud mais aussi de Lautréamont, il s'évade. Affranchissement des codes, franchissement des lignes, avènement à la parole en tant que parole, l'autoportrait que nous livre François Meyronnis dans Tout autre est celui d'un paria ayant réussi à déserter les impératifs catégoriques des familles et des sociétés. Paradoxe ultime de celui qui revendique son appartenance au groupe de ceux qui refusent le commun, le social, l'individu aplani par les idéaux universalistes et égalitaristes des Lumières. François Meyronnis est un autre, tous les autres et se retrouve tout autant dans cette lignée familiale qui le rattache à un prince toscan du XIII e siècle qui aurait commis le sacrilège d'assassiner un prêtre, à ce rebelle corse de la Renaissance, Ferrante della Muracciole, que dans les légendes du peuple Dogon ayant érigé la figure du Renard pâle en mythe des origines de l'écriture.

L'unicité du soi est un leurre qui nie l'absolue singularité des expériences à travers lesquelles on arrive à se dessaisir de l'empire du moi, de la gangue étouffante qui nous assigne à l'identité du même. A l'image des mystiques touchant le puits sans fond du réel, Meyronnis trouve en l'écriture le remède, le pharmakon cher à Derrida, lui permettant de dépasser les limites de sa condition de vivant. Aux mortels qui s'engluent dans le brouillard d'une existence devenue aujourd'hui interchangeable, réduite à une pulsion comptable mortifère, l'auteur oppose la malédiction de celui qui, chamane, sorcier, peintre ou poète, fut élu afin d'embraser à travers les noms l'avilissement de toute langue réduite à la simple tâche de communiquer et de rassembler. A l'instar de Basquiat enjambant son propre squelette pour étreindre en lui la violence du réel contre lequel on se cogne, l'écrivain est celui qui "met la parole en état d'émulsion."

Tout autre se présente ainsi à nous comme le récit d'une scission à l'intérieur de soi mais tout aussi bien à l'intérieur de la République des Lettres elle-même qu'en compagnie de son acolyte, Yannick Haenel, François Meyronnis déserte depuis une quinzaine d'années. Première esquisse d'une histoire de la revue Ligne de risque qui reste encore à écrire, cette confession situe l'entreprise de leurs auteurs en marge de la production naturaliste qui leur est contemporaine et dont Michel Houellebecq, l'homme à la parka, constitue le fer de lance. En s'offrant comme un dialogue intertextuel ininterrompu avec tous les saints ressuscitables à souhait des anciens temps, des taoïstes aux prêtres védiques en passant par les talmudistes mais aussi par Rilke, Heidegger ou Jean Genet, l'oeuvre à la fois singulière et chorale de Meyronnis dont Prélude à la délivrance écrit en collaboration avec Haenel fut l'un des points d'orgue, constitue une exception de ce que la littérature française a pu produire de plus flamboyant depuis Bossuet. Ce qui est grand se tient dans la tempête.

Olivier Rachet

Tout autre. Une confession, François Meyronnis
Gallimard, 2012

« L’herbe des nuits » de Patrick Modiano

« L’herbe des nuits » de Patrick Modiano

Les brèches du temps

« Pourtant je n’ai pas rêvé. » C’est par cette phrase que débute le dernier roman de Patrick Modiano qui tente une échappée par les brèches du temps. En plein cœur du 21e siècle, un narrateur se souvient des figures interlopes de sa jeunesse perdue. D’une certaine Dannie avec laquelle il entretint une liaison, dont les différents noms d’emprunts rendent insaisissable une identité somme toute secondaire ; car, à l’image d’un auteur au pedigree incertain, les êtres fantomatiques qui évoluent dans les romans de Modiano hantent toujours différentes temporalités autant irréconciliables qu’en imbrication permanente. Ces jeunes gens-là fréquentaient un hôtel de Montparnasse où avaient l’habitude de se retrouver d’autres figures essentiellement masculines qui avaient pour attache commune le Maroc. L’un d’eux, Ghali Aghamouri, semble même avoir travaillé pour les services spéciaux de la sécurité marocaine. Tous ont trempé dans « une sale affaire » qui rappelle le meurtre, toujours non élucidé à ce jour, de l’opposant Mehdi Ben Barka, disparu en 1965.

Sous les allures d’un roman policier cherchant à éclairer l’énigme des êtres que le narrateur adolescent a côtoyés, L’herbe des nuits est un roman métaphysique sur la percée du Temps. Le Paris toujours plus ou moins interlope que décrit Modiano est en perpétuelle voie de disparition. Des immeubles ou des tours remplacent des ruelles oubliées dans une pénombre toujours fuyante. À l’image de nos rencontres et de nos amours, les lieux nous échappent en permanence et reviennent hanter nos nuits telles de mauvaises herbes aussi envahissantes que rafraîchissantes. Le souvenir n’a chez Patrick Modiano rien de nostalgique. Il ne fait que réfracter l’incessante métamorphose du Temps lui-même qui donne toute sa raison d’être au récit. Magistral !

Olivier Rachet

L’herbe des nuits, Patrick Modiano
Gallimard, 2012

« Home » de Toni Morrison

« Home » de Toni Morrison

« Mais souvenez-vous, personne ne pouvait charger sa terre… »

Toni Morrison explore dans Home les blessures secrètes de la nation américaine. Elle met en lumière le péché originel de la ségrégation raciale et extériorise un instinct discriminatoire toujours feutré et replié sur sa propre ignorance. Les protagonistes du roman, Franck Money et Cee, sont frère et sœur et ont en partage une même expérience de l’exil et de la dépossession de soi. La scène inaugurale du récit, rapportée par le personnage de Franck, voit les deux enfants assister à la mise en terre, brutale, d’un homme vraisemblablement massacré, de toute évidence noir. Scène initiatique et fondatrice à la fois, vécue au plus près de cette terre dont le frère et la sœur seront chassés. L’un pour s’être engagé dans la guerre de Corée, l’autre pour avoir naïvement suivi un godelureau qui l’abandonnera en chemin.

La voix meurtrie de Franck alterne avec celle d’un narrateur anonyme et bienveillant qui nous relate l’enfance et le parcours chaotique de deux enfants, en exil sur leur propre terre. Franck s’évadera de l’hôpital dans lequel il semble avoir été relégué pour éviter de nuire à une société puritaine et groggy par ses préjugés. Il partira en quête de sa sœur, agonisante, victime des expérimentations macabres d’un médecin blanc, apprenti-sorcier gynécologue. Portrait des années 50 où le be-bop marquait, dans un rythme trépidant ininterrompu, la cassure de la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas à l’apogée d’un monde nouveau que Toni Morrison nous donne l’impression d’assister mais à l’approfondissement de fractures identitaires et idéologiques, partie intégrante de la fabrique d’un Nouveau Monde devenu aujourd’hui le nôtre.

Les enfants prodigues retrouveront en partie les leurs, en la ville de Lotus, dans l’état de Géorgie. Mais la malédiction, à la fois sociale et raciale, semble rendre caduque toute forme de rédemption. Derrière les vexations permanentes, l’auteur nous fait entendre, dans une langue incandescente, le chœur formé par un peuple longtemps banni et avili. « Je ne vais pas fuir la vérité uniquement parce qu’elle fait mal » avouera Cee à son frère et le récit éblouissant de Home accueille la vérité de l’Histoire dans la basse continue du plus émouvant des éloges funèbres.

Olivier Rachet

Home, Toni Morrison
Christian Bourgois éditeur, 2012

« Rue des Voleurs » de Mathias Enard

« Rue des Voleurs » de Mathias Enard

Parle-leur de révolutions, d’amour et de sang.

Tanger, détroit de Gibraltar. A la croisée des continents et des civilisations. Pour son dernier roman, Mathias Enard choisit cet entre-deux pour ancrer la trame d’un récit initiatique toujours avorté. Lakhdar est originaire de Tanger. Des tombeaux phéniciens, il rêve de l’Europe aux anciens parapets. Comme Candide est chassé du meilleur des mondes pour avoir embrassé mademoiselle Cunégonde, Lakhdar est renié par son père, l’ayant surpris, enlacé, avec sa cousine Meryem. Débute alors un long exil de son foyer natal qui le conduira dans les bas-fonds de Tanger puis dans ceux d’Algésiras et de Barcelone, en plein cœur de l’insurrection citoyenne des indignés. Les espaces que traverse Lakhdar sont à feu et à sang. Les soubresauts révolutionnaires de pays européens exsangues côtoient les élans libertaires de pays arabes où les aspirations démocratiques flirtent avec les paranoïas les plus liberticides.

Mathias Enard dépeint l’agonie incontrôlable d’un temps historique devenu planétaire. La mondialisation des échanges est un leurre et le réel contre lequel se cognent les rêves s’étreint brutalement. Aux promesses d’un monde meilleur se substitue la dérive d’une planète devenue folle. Lakhdar, fataliste et rêveur, rencontre des intégristes intégrés, une étudiante déboussolée  dont il tombe amoureux, des exploiteurs sans vergogne. Il retrouvera, pour le pire, son ami tangerois, Bassam, fantôme errant et loup solitaire qui l’entraînera dans le plus cruel des dilemmes. De Judit à Bassam, en passant par Cruz, croque-mort opportuniste tirant profit du commerce des cadavres ayant échoué sur un radeau de fortune, chaque personnage du roman évolue dans un univers sclérosé d’où l’on ne s’évade pas.

Plus proche du conte que de la chronique de tragédies ordinaires, le roman frappe par le diagnostic qu’il nous livre d’une uniformisation de la pulsion destructrice. Les hommes n’en finiront pas avec la violence mimétique des rapports de force, avec la peste de la domination et d’un esprit de vengeance qui rassemble pêle-mêle les indignés espagnols, les révolutionnaires maghrébins, égyptiens, libyens ou syriens, ainsi que les plus effrayants des extrémistes islamistes. Face à une volonté de puissance devenue exponentielle, les livres et la prison dorée dans laquelle ils permettent encore de se réfugier, sont un moindre recours. Porte ouverte pour fuir la misère du monde. Du grand explorateur musulman Ibn Batouta à Casanova dont la présence se dissémine tout au long du récit, s’affirme la possibilité ténue d’accéder, par la fugue en avant, au royaume apaisé de l’exil intérieur. C’est en se débarrassant des oripeaux identitaires, nationalistes ou religieux, que Lakhdar retrouve la beauté de son paradis intérieur, qui se confond avec l’imagination, socle de toute lecture.

Olivier Rachet

Rue des Voleurs, Mathias Enard
Editions Actes Sud, 2012

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