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« Nue » de Jean-Philippe Toussaint

« Nue » de  Jean-Philippe Toussaint

La vérité sur l’amour

Avec ce dernier roman, Nue, Jean-Philippe Toussaint poursuit l’exploration qu’il avait entreprise avec Faire l’amour, Fuir et La Vérité sur Marie, d’une rupture amoureuse sans cesse remise sur le métier. Une histoire qui n’en finit pas de surprendre, de ne pas finir, envisagée sous des angles toujours nouveaux, toujours plus décalés. Le passé revient hanter le présent de l’écriture - de la mémoire, de la jouissance - qui semble au fur et à mesure de la narration réinventer ce qui a été, ce dont le narrateur n’a pas toujours été témoin mais il dont témoigne, non sans allégresse.

Le récit s’organise autour de quelques scènes monumentales, comme toujours chez Toussaint, de séquences oscillant entre le drame et la drôlerie, à l’image du pire, toujours incertain et du meilleur, toujours possible. Tel ce préambule qui voit le personnage de Marie organiser un défilé affublant un jeune mannequin d’une robe de miel autour de laquelle gravite un essaim bien réel d’abeilles. Jusqu’au moment fatal où la jeune fille hésite sur la sortie à emprunter. Tel ce vernissage, à Tokyo, de l’exposition de la même Marie et que le narrateur avait visité, un flacon d’acide chlorhydrique à la main, dans le premier roman de la tétralogie. Tel ce voyage de retour à l’île d’Elbe où le couple reconstitué part assister aux obsèques de l’homme gardien de la maison familiale de Marie. Un nuage de fumée recouvrant l’île, dû à un incendie d’origine probablement criminelle d’une usine de chocolat.

Jean-Philippe Toussait reste un narrateur hors pair sachant donner corps aux drames les plus intimes. Ceux où la vie bascule, s’échappe d’avoir été trop bridée. Nue est peut-être moins le portrait d’une femme ayant été aimée que celui d’une existence toujours aux abois, livrée à la force irrépressible d’un destin que l’on ne voit pas arriver et qui pourtant nous écrase. Il est des séparations dont on ne se remet pas. Des drames familiers dont on subit toujours l’onde de choc. La littérature telle que la pratique avec excellence Toussaint est cette aire de jeu où le pire côtoie toujours l’incongru, le fantasque. Où les lignes les plus droites déraillent toujours un peu. Livrée aux hasards objectifs d’une narration sans cesse bondissante, l’existence des héros de Toussaint est un affreux drame divertissant.

Olivier Rachet

Nue, Jean-Philippe Toussaint
Les Éditions de Minuit, 2013

« La conjuration » de Philippe Vasset

« La conjuration » de Philippe Vasset

Révolution intérieure et transfiguration urbaine

« J’ai tout abandonné : clefs, argent, papiers. » Tel aurait pu être le point de départ du dernier roman de Yannick Haenel, tel est l’aboutissement de La conjuration de Philippe Vasset qui se propose non seulement de ré-enchanter l’espace urbain mais d’accomplir aussi une révolution même des sensations. Le narrateur est un promeneur solitaire qu’inquiète la disparition programmée dans le tissu urbain des terrains vagues, de ces zones blanches et inaccessibles que seuls quelques paranoïaques fuyant les ondes électromagnétiques recherchent peut-être encore. La ville que décrit l’auteur est devenue un réseau complexe de constructions et de bâtiments dont la force centrifuge annexe toujours plus la périphérie de nos villes. La société du spectacle, déjà sous la plume de Guy Debord, s’incarnait dans un aménagement dénaturé du territoire.

En errance, le narrateur retrouve André, une ancienne connaissance, auteur dans les années 80 de thrillers politico-financiers. Face à la déferlante religieuse et à ses innombrables avatars, les deux amis vont conjuguer leurs efforts et partir en quête d’un espace non encore passé sous la coupe de promoteurs véreux et ce, afin d’en confier l’usage à une des sectes de leur choix. Devenu consultant en implantation religieuse, le narrateur mène alors une étude approfondie du terrain dont l’hilarité n’est pas la moindre des réussites. Il sera guidé en cela par une jeune femme, Jeanne, qui lui permettra de s’immiscer dans les recoins les plus inaccessibles de l’espace urbain.

Mais les recherches tourneront cours. Dans une scène mémorable, le narrateur sabordera le projet initial devant la consternation de deux représentants de la Miviludes, organisme gouvernemental censé lutter contre les dérives sectaires. C’est alors que le roman entre, à l’instar de celui d’Haenel, dans une phase éblouissante placée sous le signe de la conspiration et de la quête du sublime à la fois. Grâce au savoir-faire acquis aux côtés de son initiatrice dans l’art de l’effraction, le narrateur déserte l’espace social et tel un virus informatique détruisant à petit feu un réseau, pénètre dans les interstices de la ville, de ses marges les plus reculées. A l’image des moines méditant à l’intérieur d’un cloître, les conjurés qu’entraîne dans sa dérive le narrateur recherchent « l’infinie liberté de n’être personne ». Le rite anonyme accompli par ce roman exceptionnel n’est d’ailleurs pas sans rappeler les conseils, cités par Philippe Vasset, qu’adressait Georges Bataille aux membres de la revue Acéphale conviés à accomplir d’insoupçonnables cérémonies, au pied d’un chêne foudroyé, en plein cœur de la forêt de Marly : « Souviens-toi que la vérité n’est pas le sol stable, mais le mouvement sans trêve qui détruit tout ce que tu es et tout ce que tu vois. » Admirable !

Olivier Rachet

La conjuration, Philippe Vasset
Éditions Fayard, 2013

« Les Renards pâles » de Yannick Haenel

« Les Renards pâles » de Yannick Haenel

L’insurrection des masques

Les lecteurs de Yannick Haenel connaissent le personnage de Jean Deichel qui hante les romans de l’auteur. Dissident de sa propre existence, suicidaire de tout ce qui en lui se rattache au social, au national, à quelque communauté que ce soit qui n’aurait pas érigé l’absolue singularité de la solitude de chacun en dogme, en impératif existentiel. Seul, Jean Deichel l’est, par choix. Chassé de son appartement, il séjourne à l’intérieur d’une voiture prêtée par l’un de ses amis. Il erre dans le XXe arrondissement d’un Paris ayant gardé le souvenir des Communards fusillés lors de la Semaine sanglante de 1871. A l’image de Jan Karski, les spectres du passé hantent la culpabilité d’un présent perpétuel dont l’amnésie est devenue le principal symptôme.

Assoiffé de désertion - la soif est plus forte que le désir d’y voir clair - notre personnage entrera en dissidence absolue après avoir réussi à déchiffrer, gravé sur un simple mur de quartier, le masque du Renard pâle propre aux Dogons maliens auxquels Michel Leiris s’intéressa en son temps et qu’il ralliera dans une insubordination totale. Aussi brûlera-t-il ses papiers, cette identité symbolique qui lui avait été assignée de naissance par un Etat décrit comme étant de plus en plus policier. En témoigne l’anus solaire de ces caméras de surveillance enregistrant la disparition programmée du même, de l’identique.

C’est alors que le récit, dans sa seconde partie fulgurante, dans une prosodie inégalée, entre dans une phase, une phrase musicale insurrectionnelle inouïe qui voit le peuple de Paris et de ses banlieues toujours peu ou prou interdites de séjour, sans papiers au visage recouvert d’un masque africain ou de quelque autre Carnaval renversant l’ordre établi, défiler dans un cortège de masques et défier la police identitaire, la nation et ses cadavres placardés, la République transformée allègrement en un immense baobab célébrant la puissance de peuples bannis, opprimés, rendus enfin à leur gloire irradiante. Yannick Haenel rend ici moins hommage aux damnés de la terre qu’il ne chante, dans une prosodie qui rappelle l’éclat subversif du phrasé de Genet, la beauté quasi sacrée de chaque individualité. Brûler en soi l’identité pour que flamboie le singulier qui me rattache à mes semblables.

Là n’est pas le moindre paradoxe de ce récit qui se proclame, dans le sillage des révolutions arabes et des révoltes indignées du monde capitaliste, révolutionnaire lui-même et émeutier pour que le chaos et le néant, le négatif même de la métaphysique, soit enfin pensé, célébré, joué et joui à la fois. Yannick Haenel en appelle à une révolution culturelle de nous-mêmes, à l’heure où sommeillent en chacun de nous résignation indignée et indignation molle, vaste programme !

Olivier Rachet

Les Renards pâles, Yannick Haenel
Gallimard, 2013

« Entre amis » de Amos Oz

« Entre amis » de Amos Oz

Un monde noyé d’ombre

Nous sommes quelques années après la guerre d’Indépendance israélienne. Ben Gourion est au pouvoir. Des rescapés de la Shoah tentent de fonder une communauté, au sein d’un kibboutz. Cette société utopique dans laquelle l’idéologie marxiste semble avoir supplanté la lecture du Talmud est traversée par des questions collectives et par des élans individuels qui voient les maris quitter leur épouse ou les enfants rêver de solitude ou d’émancipation. Faut-il que les familles élèvent seules leurs enfants ou doivent-ils être à la charge de la collectivité ? Doit-on se plier aux règles du groupe, au devoir militaire et sacrifier ses plus belles années ?

A travers des destins individuels qui peinent à s’affranchir du lien social et de l’impératif nationaliste, Amos Oz nous raconte les peines et les déceptions d’êtres confrontés à un même sentiment de l’irréparable. Du jardinier Tsvi Provizor qui porte toute la misère du monde sur ses épaules à l’électricien Nahum Asherov dont la fille s’est installée avec son ancien professeur d’histoire, au fils de Henia Kalish méditant sur les ruines de Deir Ajloun, un village arabe détruit par l’armée israélienne, en passant par le jardinier Martin Vandenberg dont le rêve d’apprendre à la communauté l’espéranto afin de s’affranchir de la tutelle des nations et de l’Etat toujours oppresseur se verra anéanti ; tous les personnages de ces huit nouvelles bouleversantes sont les témoins d’un monde naissant toujours menacé de s’éteindre.

A l’image de Yotam contemplant dans le village de Deir Ajloun « un puits au milieu des décombres », l’auteur jette un regard interrogateur sur les décombres autour desquelles l’Histoire d’un peuple, d’une nation mais aussi l’histoire propre à chaque individu se construisent. Le motif des échecs qui revient comme un leitmotiv dans ces récits est néanmoins dépassé par la force irrésistible du désir. Nombreux sont les personnages échappant à l’emprise du groupe par un sens tout aussi irréparable de l’amour ou de la simple amitié. « Vaincre l’amour ? » ironise le narrateur à propos du père d’Edna dont la fille est partie s’installer avec son professeur, n’y songez pas !

Olivier Rachet

Entre amis, Amos Oz traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen
Gallimard, 2013

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EN VITRINE

"À l'intérieur des méchants" de Clotilde Perrin

"À l'intérieur des méchants" de Clotilde Perrin

Avec des flaps à soulever et des systèmes à activer, découvrez quelles ruses diaboliques se cachent dans la tête des méchants, ce qui se dissimule sous leurs costumes, ou quelles ont été les victimes de leurs derniers repas... Une carte d'identité dévoile leurs points forts et points faibles, leurs passe-temps favoris, leurs caractéristiques physiques et leurs plats préférés. Puis on retrouve l'affreux(se) dans un des contes qui a contribué à le (la) rendre célèbre. (à partir de 3 ans)

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