IDÉES CADEAUX

Les rubriques

Nouveaux articles

Chroniques

Coups de cœur

« Terminus radieux » d'Antoine Volodine - Prix Médicis 2014

« Terminus radieux » d'Antoine Volodine - Prix Médicis 2014

Rêves archaïques post-apocalyptiques

Dans La possibilité d’une île, Michel Houellebecq écrivait ceci : « La mer a disparu et avec elle, la mémoire des vagues ». Le dernier roman post-exotique de Volodine creuse lui aussi ce sillon nihiliste que l’auteur explore avec brio depuis plusieurs oeuvres. Le titre Terminus radieux renvoie à un kolkhoze dirigé par un président fantasque nommé Solovieï, roi Lear d’une apocalypse post-nucléaire dont les filles répondent aux noms de Samya Schmidt, Myriam Oumarik et Hannko Vogoulian. D’amour et de pardon, il ne sera nullement question dans ce roman d’anticipation précipitée qui voit les personnages ressusciter et vivre des milliers d’année durant. Au cœur du kolkhoze gît un immense cratère au fond duquel brûle une pile nucléaire alimentée par mémé Ougdoul, vieillarde sibylline qui finira broyée par ce qui s’abrite au cœur de la destruction. Le récit débute par l’arrivée au kolkhoze d’un certain Kronauer, venu chercher renfort pour aider deux de ses compatriotes, laissés agonisant au sovkhoze Etoile rouge. Au loin, un convoi de soldats eux aussi à l’abandon n’aura de cesse de rejoindre un camp afin de fuir le chaos ambiant.

Terminus radieux est un roman de la dévastation dans lequel l’espèce humaine est en voie programmée d’extinction. Dans un monde ayant survécu à la disparition d’une seconde union soviétique, où la végétation menace d’engloutir la terre, où ne subsistent que des ersatz de slogans capitalistes faisant écho aux croassements ininterrompus de corbeaux dont les fientes tombent sur le visage des personnages comme surgit un sanglot, la question même de la subsistance ne se pose guère plus. A l’image du roman le plus éblouissant à ce jour de Volodine, Des anges mineurs, se font entendre ici les narrats des personnages dont l’identité même semble interchangeable. Chorale de récits disloqués et vains grâce auxquels un narrateur protéiforme nous fait entendre à la fois la malédiction de la parole et sa persistance folle. L’idéologie elle aussi agonise et ce ne sont pas les ouvrages puritains de Mari Kwoll fustigeant « le langage de queue » qui sauveront quiconque du chaos. Mais ce nihilisme outrancier, faisant dire à l’ultime locuteur du roman : « Je crois à rien, j’attends la fin », n’est pourtant pas dépourvu d’inventivité verbale et d’humour. A l’image de ces herbes folles qui répondent aux noms de « sotte-éternelle », « rauque-du-fossé » ou autre « vierge-tatare » ou de cette préparation énergétique, le pemmican, pouvant être obtenue à partir d’un corps en décomposition. À l’image de cette quête incessante d’aventures où les « humains intermédiaires », que Volodine dépeint en un style héroï-comique réjouissant, n’ont d’autre but que de rejoindre des camps devenus les havres de paix d’une servitude volontaire post-moderne qui n’est pas sans rappeler les analyses de Peter Sloterdijk relatives au parc humain, paradigme indépassable de nos sociétés capitalistes persistant à ériger l’humanisme en horizon d’attente du devenir. Là réside d’ailleurs la clef d’un titre plus ambigu qu’il n’y paraît : si la fin est ce qui donne sens à ce qui nous arrive, l’attrait qu’exerce aujourd’hui le néant sur des âmes inquiètes en mal d’idéalité ou de spiritualité (il faudrait mentionner les nombreuses références au bouddhisme chic post-exotique qui parcourent le roman) n’est sans doute pas le péril le moins dévastateur qui nous menace. La prose terrorisante et drôle-amère de Volodine a encore de beaux jours devant elle.

Olivier Rachet

Antoine Volodine, Terminus radieux, éditions du Seuil, 2014.

« Regarde les lumières mon amour » d'Annie Ernaux

« Regarde les lumières mon amour » d'Annie Ernaux

Dans ce texte laconique qu’Annie Ernaux propose pour alimenter la nouvelle collection « Raconter la vie » dirigée par Pierre Rosanvallon, l’auteur de La Place renoue avec le genre du journal intime. Une année entière est couverte, de l’hiver 2012 à l’automne 2013, au cours de laquelle l’auteur arpente les allées d’un centre commercial de Cergy. De Noël à la rentrée des classes, marqueurs rituels et monotones de la société de consommation devenue aujourd’hui planétaire. 

Lieu exemplaire de la socialité contemporaine, la grande surface émerveille en partie Annie Ernaux en ce qu’elle rassemble dans un seul espace toutes les catégories visibles de populations, formant une « communauté de désirs », mais « non d’action ». À l’égalitarisme des besoins répond une logique souvent communautaire de « marketing ethnique ». Le discount et les semaines consacrées à la gastronomie chinoise ou à l’orient constituent des mythologies dont il est difficile de ne pas percevoir la teneur idéologique. L’hypermarché décrit par Annie Ernaux n’est pas qu’un lieu de transit, il est l’emblème du repli sur soi propre au monde contemporain, gouverné, à l’image de toute une littérature qui depuis le Nouveau Roman aurait déserté le monde, par les automatismes et les clichés souvent les plus rétrogrades. Devant le manichéisme révoltant du rayon des jouets, l’auteur se met à rêver ainsi d’une action coup-de-poing des Femen qui auraient eu le bon sens de renverser l’ordre établi de nos préjugés.

On se souvient que dans La Place, roman consacré à la figure du père, Annie Ernaux plaçait son destin d’écrivain sous le signe de la trahison à son milieu d’origine. « Dire à la fois le bonheur et l’aliénation » était le dilemme auquel était confrontée celle qui pensait avoir renié ses origines populaires. Mais à lire une œuvre toujours plus ancrée sur le monde qui l’environne, on mesure combien ce sentiment est erroné. Et ce ne sont pas les rappels, ponctuant ce journal intime, des accidents meurtriers qui au Bangladesh coûtent la vie à cette nouvelle forme de prolétariat réduit en esclavage et qui œuvre à la satisfaction de nos désirs, qui nous démentiront. Depuis une trentaine d’années, Annie Ernaux sauve l’honneur d’une littérature tournant résolument le dos au solipsisme de l’autofiction. Aux élucubrations pathétiques de néo nouveaux romanciers défendus par des collections toujours plus blanches, l’auteur oppose l’éthique de responsabilité d’une écriture qui n’aurait de blanche que le nom et qui se poserait la seule question philosophique valable : comment nommer une femme de couleur noire ? Question engageant le devenir même de la littérature et autrement plus méritante que toutes les supercheries littéraires s’étalant encore sur les rayons des rares librairies arrivant à survivre aux diktats d’une mondialisation marchande toujours plus rapace et liberticide.

Olivier Rachet

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux
Seuil, 2014

« Une enfance de Jésus » de J. M. Coetzee

« Une enfance de Jésus » de J. M. Coetzee

La fin des utopies

Ils sont deux. Réfugiés de nulle part. En provenance d’une zone appelée Belstar. Ils ont été rebaptisés. L’enfant, David, est accompagné d’un homme, Simon, qui pourrait être son père, son grand-père, un apôtre sans Messie. David a perdu la trace de sa mère que son compagnon lui a promis de retrouver. Leur arrivée dans une zone inconnue est digne des meilleurs romans de Kafka, angoissante et réaliste à la fois. Des hommes et des femmes de bonne volonté vont les aider à s’installer, à trouver du travail mais leurs conditions de vie resteront rudimentaires, précaires. Simon confiera l’enfant à une femme inconnue, Inès, dont il a la révélation qu’elle pourrait être la mère de David. Révélation surnaturelle et désespérée qu’en d’autres temps on aurait appelé foi ou croyance. Or, de ce monde où l’exil semble être devenu la règle, on ne s’affranchit qu’au prix d’un plus grand exil encore. L’enfant roi deviendra capricieux et effronté ; il conduira ses parents adoptifs à s’enfuir de nouveau.

Apatrides, réfugiés politiques, économiques, climatiques, gitans ? On ne sait quelle est la condition de survie des personnages auxquels s’attache dans cette parabole troublante J.M. Coetzee. Ces hommes et ces femmes ont encore foi en leur humanité mais elle reste ancrée dans une immanence qui désespère les protagonistes. Le monde que nous décrit l’auteur a perdu son horizon. Le meilleur des mondes n’est plus possible, la social-démocratie est devenue le seul réel possible contre lequel on se cogne. Si le siècle précédent aura été tragiquement celui des utopies messianistes, le XXIe siècle débutant ne serait-il pas celui d’un temps figé dans ses acquis où l’idéologie serait devenue Loi ? Le rapport au Temps et à la filiation est interrogé admirablement par Coetzee qui met en scène des personnages ayant été lavés de leur passé, de la mémoire du monde. Le présent perpétuel auquel nous vouons en secret un culte effrayant ne signerait-il pas la mort de toute réalité possible, de la promesse, du don, dont ne sait que faire Inès lorsqu’elle adopte le jeune David ? A l’image de Faulkner qui pensait que si Jésus revenait, « il nous faudrait le crucifier bien vite » et que si Vénus revenait « ce serait sous les traits d’un pouilleux dans les pissotières du métro la main pleine de cartes postales obscènes », Coetzee décrit un monde déserté par toute forme d’élection. Un monde où les sociétés deviennent interchangeables, et qui voit disparaître la possibilité même de toute transfiguration ou assomption, que Joyce appelait en son temps des épiphanies. A moins que le roman constitue encore notre ultime planche de salut ?

Olivier Rachet

Une enfance de Jésus, J. M. Coetzee
Seuil, 2013

« La lune dans le puits » de François Beaune

« La lune dans le puits » de François Beaune

Un patchwork in progress

Deux années durant, François Beaune a parcouru la Méditerranée en quête d’histoires plus ou moins authentiques qui, de Marseille à Palerme, en passant par Tanger, Jérusalem, Hébron, Beyrouth ou Tunis, feraient entendre la diversité chorale d’une civilisation latino-arabe, toujours disparue, sans cesse renaissante. S’il s’inscrit dans le cadre du programme consacrant Marseille, capitale européenne de la culture en 2013, ce projet revendique surtout une dette à l’égard de Paul Auster et des émissions radiophoniques qu’il animait à partir de récits envoyés par les auditeurs.

François Beaune se lance alors dans une odyssée foisonnante, récoltant les anecdotes les plus incongrues et les plus étonnantes à la fois, qu’il classe selon les différents âges de la vie. Se rattachant aux poèmes épiques de l’Iliade, de l’Énéide ou des Métamorphoses d’Ovide, ayant façonné tout un pan d’une culture européenne en quête d’identité (mais les identités sont toujours multiples et polyphoniques, à chaque civilisation plusieurs vies sont dues), ces Histoires vraies nous font tout d’abord entendre le bruit et la fureur de l’Histoire, avec sa grande hache. De la Shoah à la guerre des six jours, du printemps arabe au massacre syrien, François Beaune nous rappelle la permanence de la guerre et de la violence, sous toutes ses formes. Et nous livre à travers l’apparition inattendue d’Edward Snowden interviewant le chef du Hezbollah libanais une des clefs de ce chaos. La Méditerranée reste le berceau des trois religions monothéistes au travers desquelles, d’Athènes et du Pirée, en passant par Gibraltar, continuent de nous faire signe les dieux grecs de la débauche et de l’hospitalité, de l’éternel départ et du retour sur soi impossible. La Méditerranée est bien cet espace clos et ouvert à la fois, fourmillant de guérites, d’où les peuples se surveillent les uns les autres mais n’ont aussi de cesse de s’ouvrir à l’autre et de fonder ces royaumes qui nous sont chers. Hébron, ville située en Cisjordanie, n’est pas pour rien l’un des points d’ancrage de cette odyssée contemporaine. Terre toujours associée à Abraham, patriarche biblique dont la filiation est revendiquée par les juifs et les musulmans, Hébron est comme le lieu de naissance d’une civilisation qui reste encore à construire.

Car enfin, ces histoires nous touchent aussi, moins en raison des drames dont elles sont les dépositaires, qu’en raison de la beauté de gestes et de paroles, de miracles même dont elles se font les messagères. À l’image de ces soldats syriens cueillant au sommet de peupliers des fleurs blanches de coton afin qu’un couple libanais n’en vienne pas à se séparer. Tel ce marseillais fanfaron évoquant la bague que lui aurait offerte, en une scène sous-marine digne des Mille et une nuits, sa grand-mère par l’intermédiaire d’un poulpe. Tel cet enfant des rues de Casablanca qui, après avoir attendu des années durant sa mère, à l’intérieur d’une gare routière, se bâtit un chez-soi au-dessus du Marché Central de la ville. Les histoires sont innombrables et à travers cet art ancestral de la parole, François Beaune renoue autant avec sa propre histoire errante et vagabonde qu’avec la tradition de ce que la littérature a pu produire de plus cher.

Olivier Rachet

La lune dans le puits - Des histoires vraies de la Méditerranée de François Beaune
Éditions Verticales, 2013.

Page 3/18
3

EN VITRINE

"Culottées 2" de Pénélope Bagieu

"Culottées 2" de Pénélope Bagieu

Sonita, rappeuse afghane et exilée militante ; Thérèse, bienfaitrice des mamies parisiennes ; Nellie, journaliste d'investigation au XIXe siècle ; Cheryl, athlète marathonienne ; Phulan, reine des bandits et figure des opprimés en Inde... Les Culottées ont fait voler en éclat les préjugés. Quinze nouveaux portraits drôles et sensibles de femmes contemporaines qui ont inventé leur destin.

Lettre d'infos

Régulièrement, la lettre d'informations dresse un panorama des activités de la librairie et des nouveautés.

La librairie

Librairie française
Patrick Suel
Linienstrasse 141
10115 Berlin-Mitte

Près de l'Oranienburger Str.
tel +49 (0)30. 280 999 05
fax +49 (0)30. 280 999 06
Email info@zadigbuchhandlung.de

Le lundi de 14 à 19 heures,
du mardi au vendredi de 11 à 19 heures
et le samedi de 11 à 18 heures

Zadig

ALBUMS PHOTO

Leïla Slimani et Olivier Guez invités par ZADIG le 31 mars 2015France invitée d'honneur à la Foire du livre de Francfort 2017Une lecture-présentation de Ken Bugul« Le Messager de Hesse », une relecture de Georg Büchner« Les Mystères de la gauche » par Jean-Claude Michéa« L’Art presque perdu de ne rien faire » de Dany LaferrièreRUE DES LIGNES 2013« Verre Cassé » de Alain Mabanckou« Où va Berlin ? » / Partie 2« Où va Berlin ? » / Partie 1Le Livre des NuagesOù sont passées les filles ?Brassens libertaire« Retour à l’envoyeur »Alain FreudigerAfter VIVE LA BOURGEOISIE! le 15 juillet 2006Une lecture de « Brassens. Le regard de Gibraltar » de et par Jacques Vassal le vendredi 15 septembre 2006Jean-Charles Massera