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Hélène Bezençon le 17 novembre 2007

Hélène Bezençon le 17 novembre 2007
© Patricia Farazzi

Une femme marche dans une ville. La ville, c’est Berlin. Ce qu’elle cherche c’est la marche même. Y aller, s’assurer que ça existe encore, la ville, dessous, sous ses pieds. Qu’elle soit étrangère n’y change rien, ne lui met pas des bâtons supplémentaires dans les pieds. La difficulté vient du but qu’elle se fixe et qu’elle rejoint sinon à chaque pas, du moins à chaque mot, même si ce qu’elle mâche avec chaque bouchée de phrase, c’est la matière de la ville : du sable, de la boue, du marécageux, des cailloux, des pavés.
La ville est un Golem, et elle lui insuffle sa drôle de langue dont la grammaire se mesure en pas. Un arpent pour un petit morceau de mémoire, à chaque pas savamment calculé, mais en douce. Si le texte nous emporte à mots précis dans sa marche à elle, à tel point qu’on ne peut plus marcher dans Berlin sans se remémorer ses phrases et ses périples, c’est à son insu. Elle, ce qui la préoccupe avant tout, c’est de mettre un pied devant l’autre, c’est de ne pas tomber. Et avant tout dans la simple description.
Car c’est d’un tout autre Berlin qu’elle nous parle. Pas de celui qui se déroule devant soi, marcheur-lecteur. Elle, elle marche sur les cicatrices de la ville, elle les met à nu, pavé après pavé, signe après signe, strate après strate. Reviennent les temps et elle les conjugue un à un. Il serait pourtant vain de chercher une chronologie ; si elle nous donne quelques indications, c’est sur le registre ironique qu’elle adopte avec elle-même : « mercredi », « hier soir », « ce matin », nous dit-elle, pour mieux nous perdre dans le dédale du temps qu’elle déroule, pour nous inviter à la suivre dans son périple funambulesque, comme si nous avions un rendez-vous précis inscrit sur un agenda en forme de ville.

Mais là où ça ne rigole plus, c’est sur le parcours ; nous pouvons la suivre rue par rue, d’abord sur la carte puis sur le territoire qui, pour une fois, coïncident dans un imaginaire, le sien. Qui est-elle? Nous ne le savons pas, elle n’a pas de nom, ou bien son nom s’est accolé à celui des rues qu’elle suit, recherchant sans raison apparente les strates de l’histoire. Elle est de celles qui voient l’envers du décor, qui le percent et le vrillent et ne lui laissent aucune chance d’échapper au sens. Sa mémoire, comme la ville, rend compte de ses lacunes, de ses vides, de ses trous béants.
Les morts qu’elle convoque la secondent dans sa tâche ; ensemble ils établissent l’état des lieux. Grain à grain sur le sable, corps à corps dans leur chute, avec elle qui vacille sous le poids, nous parcourons des strates d’histoire, incapables d’y échapper, car il faut bien admettre avec eux, ceux qu’elle appelle à la rescousse et ceux qui passent dans le temps présent, il faut bien admettre que cette ville transpire par tous ses pavés et ses moignons de rues et de bâtiments, transpire la sueur et le sang de l’histoire. Et pas n’importe laquelle : la nôtre, à tous. C’était là, ici, ça s’est passé, ça s’est produit, la guerre et après, le mur, et ceux qui sont tombés, là et ici, et elle qui marche sur le fil de l’histoire et dont on ne sait pas pourquoi elle s’est choisie, porteuse de cette mémoire, alors que la ville se forme devant elle comme une réponse à ses questions, posant une ultime fois ses mues, les mêlant à la sienne. Elle, l’étrangère vacillante et solitaire, et elle, la ville cicatrisée, ensemble, elles vont essayer, elles vont en découdre, pas après pas, au fil des rues qui ressortent du vide et de l’absence. Elles vont nous emporter au fil du texte et nous saurons alors que plus jamais nous ne pourrons aller dans Berlin sans nous souvenir, je ne dis pas toujours, mais souvent, des mots écrits dans ce texte.
J’ai marché dans Berlin accompagnée par les phrases d’Hélène Bezençon et la musique qui s’insinuait entre les mots c’était cette chanson de Laurie Anderson :

« You’re walking
And you don’t always realize it
But you are always falling…
And this is how you can be walking and falling
At the same time. »

Patricia Farazzi
23 décembre 2007

EN VITRINE

"Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?" de Raphaëlle Branche

"Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?" de Raphaëlle Branche

De 1954 à 1962, plus d’un million et demi de jeunes Français sont partis faire leur service militaire en Algérie. Mais ils ont été plongés dans une guerre qui ne disait pas son nom. Depuis lors, les anciens d’Algérie sont réputés n’avoir pas parlé de leur expérience au sein de leur famille. Le silence continuerait à hanter ces hommes et leurs proches. En historienne, Raphaëlle Branche a voulu mettre cette vision à l’épreuve des décennies écoulées depuis le conflit.
Fondé sur une vaste collecte de témoignages et sur des sources inédites, ce livre remonte d’abord à la guerre elle-même : ces jeunes ont-ils pu dire à leur famille ce qu’ils vivaient en Algérie ? Ce qui s’est noué alors, montre Raphaëlle Branche, conditionne largement ce qui sera transmis plus tard. Son enquête suit ensuite les métamorphoses des silences et des récits jusqu’à nos jours. Elle pointe l’importance des bouleversements qu’a connus la société française et leurs effets sur ce qui pouvait être dit, entendu et demandé dans les familles à propos de la guerre d’Algérie. Elle éclaire en particulier pourquoi, six décennies après la fin du conflit, beaucoup d’enfants ont toujours la conviction qu’existe chez leur père une zone sensible à ne pas toucher. (éditions La Découverte, 09/2020)

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