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« Le Siècle des nuages » de Philippe Forest

« Le Siècle des nuages » de Philippe Forest

L’incertitude du présent.

C’est à la figure de son père, né à Mâcon, en 1921, que Philippe Forest s’attache dans son dernier roman et à la traversée qui fut sienne d’un siècle plein de bruits et de fureur. Rêvant de devenir pilote de ligne, à une époque où l’aviation relevait encore de la mythologie des héros qui avaient pour nom Lindbergh, Blériot ou Mermoz, celui-ci dut surseoir à ses projets alors qu’éclatait la seconde guerre mondiale. C’est alors un véritable voyage au bout de la nuit et loin des nuages qui voit le père du narrateur, fils de confiseur, accompagner sa future belle famille sur les routes de l’exode, aux alentours du 18 juin 1940 ; puis, traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Algérie coloniale d’où il poursuivra des études agronomiques entreprises à Grenoble et assistera, en novembre 1942, au débarquement des forces anglo-américaines ainsi qu’à la spectaculaire volte-face de l’amiral Darlan, réussissant l’exploit de rester fidèle à la Révolution nationale initiée par Pétain, tout en soutenant l’engagement des forces d’Afrique du Nord dans le camp des alliés. Par la suite, il sera sélectionné pour intégrer l’Army Air Force et se rendra, traversant l’Atlantique sur un paquebot exposé en permanence au risque d’être anéanti par les forces ennemies, en Amérique du Nord d’où il apprendra à piloter mais où il découvrira aussi le désastre de la ségrégation raciale qui n’était pas l’apanage de la politique nazie.

Récit épique d’une jeunesse ayant réussi à passer à travers les mailles du filet de la guerre et réalisé un rêve d’adolescent ; ayant pu profiter, au lendemain de l’armistice, de la restructuration et de l’essor inouï de l’aéronautique française. Le Siècle des nuages se veut aussi le témoignage de la complexité même des parcours d’individus traversant l’écheveau d’une Histoire aux antipodes de la conception nihiliste que nous nous en faisons aujourd’hui, selon laquelle nous jugeons, dans le confort de notre impensable présent, les atermoiements et les errements de ceux qui, subissant la violence invincible du Temps, ne pouvaient bien souvent que choisir de suspendre leur jugement. Le roman de Forest, dans son classicisme même, se veut in fine contemporain d’un temps, à l’opposé du nôtre tragiquement spectral, où les familles se pressaient en masse le dimanche à Orly pour assister au spectacle bien réel des atterrissages et décollages qui avaient enchanté l’imaginaire vierge de Jean Forest, images de croyances et d’utopies, à ce jour, éteintes ; l’aviation, ayant été, au siècle des nuages, à la fois le merveilleux accomplissement de l’idéologie du Progrès et le point d’ancrage d’une entreprise de dévastation par l’homme de la nature et des individualités qui la composent.

Olivier Rachet

Philippe Forest, Le Siècle des nuages, Editions Gallimard 2010.

« Jan Karski » de Yannick Haenel

« Jan Karski » de Yannick Haenel

Il est bon de persister au cœur de la nuit, parce que c’est elle qui protège la lumière.

Jan Karski est un roman éblouissant, sous forme de triptyque. Le premier tableau rapporte les paroles du héros éponyme, agent de liaison entre la Résistance polonaise et le gouvernement polonais en exil, enregistrées par Claude Lanzmann pour son film Shoah. Le narrateur, de son côté, enregistre les choix opérés par le réalisateur, décidant de filmer la statue de la Liberté lorsque Jan Karski récite, entre deux silences, le message qu’il devait transmettre aux alliés et au Président Roosevelt concernant le plan d’extermination par les nazis des juifs d’Europe. Karski sera entendu mais nullement écouté. Des années durant, il gardera en lui, intact, ce message transmis par deux hommes qui l’avaient introduit en plein cœur du ghetto de Varsovie.

Nul n’est prophète en son pays, la Pologne, surtout lorsque celui-ci est situé nulle part, comme Alfred Jarry s’était amusé à le considérer, pris en étau d’un côté par les nazis, de l’autre par les staliniens dont le narrateur nous rappelle la responsabilité dans les massacres de Katyn, où furent assassinés des milliers d’officiers polonais afin de réduire à néant toute tentative de résistance, fût-ce par la culture même. A défaut d’être prophète, Karski est un témoin oculaire du plus grand crime commis par et contre l’humanité. Le second volet du triptyque, qui constitue une synthèse enlevée de l’ouvrage de Karski lui-même Mon témoignage devant le monde, relate l’épopée haletante et tragique d’un homme tour à tour prisonnier des nazis, puis des russes ; la clandestinité d’un parcours au service de la Résistance polonaise qui le conduisit donc au cœur du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Belzec où il fut l’un des rares témoins de cette horreur sans nom, de cet acharnement bestial à nier l’humanité de tout un peuple.

C’est alors que Yannick Haenel accomplit un prodige littéraire en se plongeant dans la conscience de ce témoin martyr, n’ayant pas su être écouté. La volonté de ne pas comprendre des alliés étant à la mesure de la volonté de puissance exterminatrice des nazis. Le troisième volet du triptyque constitue, sous la forme d’un monologue intérieur époustouflant, un pamphlet contre la passivité molle des alliés, ayant décidé, pour des raisons militaires, de ne pas contrecarrer les projets criminels nazis et s’innocentant ensuite par l’organisation spectaculaire du procès de Nuremberg mais il constitue aussi un acte de foi paradoxal en la possibilité de perpétuer la parole, condition sine qua non de toute forme de salut. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce roman saisissant et épuré que d’affirmer que la pensée du mal est la condition même de l’amour. C’est en tournant en cercle dans la nuit et en étant dévoré par le feu des idéologies ou la cendre de leur absence que s’ouvre à vous parfois l’éclair de ce qui vous maintiendra sauf. Cette lueur est le visage radieux de la littérature ou celui accueillant de l’aimée. Je vis ce néant qu’est l’horreur humaine et malgré tout, malgré ce rien, je vis.

Olivier Rachet

Jan Karski, Yannick Haenel
Gallimard – L’Infini, 2009

Ovide, Tristes Pontiques

Ovide, Tristes Pontiques

Ce que l'homme a cru voir.

Nous sommes en l'an 08. Par décret impérial, Ovide, le poète des Amours et de L'Art d'aimer est relégué aux confins de l'Empire romain, à Tomes, près de la mer Noire. C'est en ce lieu que la magicienne Médée sacrifia son frère Absyrte, en le découpant, afin de fuir un père refusant que sa fille déserte la Colchide pour les grecs. Espace hostile et inhospitalier, qu'habitent des barbares guerriers et vindicatifs, n'ignorant pourtant pas les règles de l'amitié.

Quelle fut la faute du poète? S'il évoque à plusieurs reprises la subversion de ses oeuvres érotiques, dont le rythme élégiaque subvertissait les règles ancestrales de la poésie héroïque, Ovide reconnaît aussi, entre les lignes, avoir assisté à une scène qu'il n'aurait pas dû voir. Une orgie impériale, dont l'épouse d'Auguste, l'impératrice Livie, aurait été la principale actrice... alors même qu'était édicté un code moral d'une austérité inouïe bannissant notamment toute forme d'adultère. Vertu publique, vice privé? Ovide n'aurait-il pas été le premier sacrifié du puritanisme aujourd'hui florissant?

Ses lettres que traduit poétiquement Marie Darrieusecq sont tout d'abord adressées à des destinataires anonymes, fantômes errants dans la mémoire de celui pour lequel Rome était tout. Puis, le nom des destinataires, amis, envieux, épouse, se grave dans la cire de l'écrit. Car toujours, pour Ovide, il s'agit d'épouser la déréliction rythmique de sa vocation de poète. Celui qui perd le sens du rythme perd aussi la raison. Celui qui aujourd'hui encore est exilé aux confins du monde mais aussi bien réfugié dépossédé de sa propre existence, relégué à la frontière même de la politique et de la barbarie, celui-là connaît le secret même de la poésie : perpétuer la parole du bannissement, s'affranchir toujours de sa condition de proscrit.

Olivier Rachet

Ovide, Tristes Pontiques, traduction de Marie Darrieusecq
P.O.L, 2008

« Syngué Sabour / Pierre de patience » de Atiq Rahimi

« Syngué Sabour / Pierre de patience »  de Atiq Rahimi

Le corps est notre révélation.

En Afghanistan ou ailleurs, une femme veille son mari, à l'article de la mort. Après avoir longuement combattu pour son pays, l'homme a été la victime d'une querelle absurde entre membres d'un même clan. Egrenant un chapelet et déclinant les quatre vingt dix neufs noms d'Allah, la femme adresse à son époux la somme de ses souffrances et de ses malheurs. Ces litanies sont ponctuées par les rituels de la prière ou de la visite quotidienne du mollah mais aussi par les éclats d'obus et les hallucinations apeurées de la voisine qui voit sa demeure réduite en cendres.

La femme souffre d'avoir été mariée de force à un héros dont elle n'a connu, trois ans durant, que le portrait ricanant ornant toujours les murs de la maison du pater familias. A cela s'ajoutent la honte d'avoir été soupçonnée de stérilité et la douleur d'être une femme dans un pays musulman radical. A la récitation psalmodiée du Livre saint s'opposent alors les aveux troublants de celle qui a su tout autant tromper la vigilance de son époux que rester fidèle à l'une de ses tantes répudiée jadis pour n'avoir pas su donner d'enfant mâle à sa famille.

Loin de ne constituer que le témoignage d'une malédiction sexuelle, Syngué Sabour, Pierre de patience est aussi le récit d'une révélation. Le monde appartient aux femmes, c'est-à-dire à la mort, disait-on, au sang, aux menstruations, à l'impureté faite corps, ajoute l'auteur afghan écrivant désormais en français. Au viol ritualisé que constitue le mariage forcé, la protagoniste opposera alors un viol consenti, sacrificiel, librement vécu dans sa beauté tragiquement expiatoire. En un geste d'une poétique terreur, une femme incarnée rachète l'asservissement misérable dans lequel reste encore plongée une part non négligeable de l'humanité. Hommes, encore un effort pour atteindre à la dignité de vos femmes, à moins que ceux qui ne savent toujours pas faire l'amour continuent de se faire la guerre ?

Olivier Rachet

Syngué Sabour / Pierre de patience, Atiq Rahimi
P.0.L, Prix Goncourt 2008

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EN VITRINE

"Gus Tome 4 Happy Clem" de Christophe Blain

"Gus Tome 4 Happy Clem" de Christophe Blain

Après cinq ans d'absence, Gus revient dans un western trépidant. Après l'énorme succès de Quai d'Orsay, Christophe Blain revient vers le personnage qui lui a permis de réinventer le western, genre qu'il affectionne par-dessus tout. Cet album s'attarde plus particulièrement sur Clem, un outlaw au grand coeur ; un mélange d'aventure et de comédie sentimentale servi par le dessin virtuose de Blain. Christophe Blain nous offre un nouveau western mouvementé pour ce 4ème tome des aventures de Gus.

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